Je l'ai toujours connue vieille, Marguerite, les cheveux
gris tirés en un petit chignon, Le visage émacié, les yeux minuscules et durs, le corps sec et nerveux.
Confortablement installée dans son fauteuil, elle pose son regard sur nous. Elle semble ne pas comprendre la raison de notre présence à ses côtés.
Éliane, sa fille trisomique assise auprès d'elle, lui
agrippe le bras en répétant inlassablement:" maman, maman."
Nous sommes tous réunis autour d'elle, cinq générations
de parents cherchant à renouer des liens distendus, par nos parcours de vie.
Le brouhaha des discussions et les cris des enfants
qui jouent, finissent par entrainer mes pensées vers le souvenir de cette
femme à divers moments de sa vie.
Marguerite, enfant de l’assistance publique, a été abandonnée à sa naissance, puis placée comme aide dans des fermes agricoles.
Elle s'est construite dans l'adversité et les deux grandes guerres qui ont fini par marquer les traits de son visage, du sceau de la dureté.
J'ai souvent entendu ses enfants parler d'elle comme d'une femme difficile, voire même méchante parfois. Il est arrivé qu'au cours de certaines conversations, elle devienne femme volage, au point que certains d'entre eux doutent encore
aujourd'hui de leur filiation.
Les dimanches de mon enfance, nous les passions chez
elle. La poule au pot qu'elle nous préparait avec son bouillon de
vermicelle, était un véritable délice. Quant à la farce, j’en garde un souvenir
ému.
Il n’était pas rare de se retrouver à une quinzaine de
personnes autour d'elle. Cette maîtresse femme tissait le lien entre nous et donnait
un sens au mot famille.
Quelques fois, nous, ses petits-enfants, avions droit à
toute son attention. Elle nous entrainait dans des jeux plus fous les uns que les autres.
Je me souviens très bien d'une après-midi où nous avions
attaché Bella, sa chienne berger allemand, à une vieille poussette d'enfant.
Nous y montions alors à trois ou quatre et Marguerite donnait l'ordre à sa
chienne de nous tirer à grande vitesse sur la pelouse du jardin.
Nous n'y coupions pas, la poussette, après quelques mètres, se renversait et nous projetaient sans ménagement sur le sol.
Marguerite riait beaucoup de nos maladresses et nous incitait à recommencer.
A d’autres moments, quand nous jouions sans modération,
ses ordres claquaient et peu d'entre nous osaient lui tenir tête.
J'ai aimé côtoyer cette femme. Sa
présence a rythmé les nombreux moments de plaisir de mon enfance. Elle reste à jamais la
gardienne de mes souvenirs de gosse.
Je la regarde à présent avec tendresse et l'admire malgré son mutisme,
son regard absent et ses tics de vieillesse.
Le maire du village est présent, lui aussi, à cette réunion
de famille. il vient de terminer un discours élogieux sur la vie de Marguerite.
Une de mes tantes apporte à la vieille dame un énorme gâteau. posées dessus, scintillent une multitude de bougies .
Marguerite souffle un peu, ses arrière-petits-enfants beaucoup.
les applaudissements crépitent. Je contemple, attendri par tant de longévité, ma grand-mère avaler avec un plaisir enfantin, son bout de gâteau.
Marguerite a aujourd'hui cent ans.
JJR
RépondreSupprimerJe pense que tu avais déjà cherché l'étymologie de Marguerite, donc je te souhaite de profiter encore le plus longtemps possible de cette "perle" qui a su te prendre la main pour te mener sur le chemin difficile d'une vie.
bises