Trinc Oun, un vieil homme de mon village, avait trouvé refuge dans la boisson.
Chaque jour qui passait, le laissait ivre mort, d'où ce sobriquet en patois gascon qu'on lui attribuait, pour le nommer.
Le soir venu, soutenu par son vélo et zigzaguant sur toute la largeur de la route qui le ramenait chez lui au "bédiau", il chantait à tue- tête une vieille chanson du répertoire français , qui avait pour titre, Les jardins nous attendent.
Elle commençait ainsi
Mets une robe claire,
Voici venir l'été,
Les parfums de la terre
Sont plein de volupté.
La chambre est trop petite
Pour notre grand amour.
Allons-nous en bien vite
Il paraît qu'alentour
Chérie, les jardins nous attendent,
Car ils ont besoin d'amoureux.
Que feraient les pauvres rosiers
S'ils n'entendaient plus nos baisers ?
Les fleurs sans qu'on le leur demande
Font des parterres merveilleux,
Et dans tes bras, je suis heureux !
Les oiseaux sont jaloux, ouh ! ouh !
Mais ils chantent pour nous.
J'adorai l'entendre inonder la nuit tombante de ce refrain, si familier aujourd'hui encore .
J' appréhendais pourtant ce moment, car le pauvre homme n'arrivait jamais chez lui sans chuter au moins une fois et l'on pouvait alors l'entendre proférer des monceaux de jurons sur la terre entière.
Quand nous le croisions, ma mère et moi, dans cet état d 'ébriété avancé, celle- ci ne manquait jamais de me mettre en garde sur les effets néfastes que l'abus d'alcool provoque chez l'être humain. Je prenais acte et pouvais constater de visu qu'elle n’exagérait rien.
Trinc Oun, continua de traîner derrière lui l' effluve d'une vie gâchée, et s'effaça régulièrement de mes yeux dans la nuit noire, en continuant de m'offrir les dernières strophes de sa chanson .
J'emporte des sourires
Pour les petits enfants,
Les pigeons vont se dire
"Pourquoi tardent-ils tant?"
La douce coccinelle,
Notre amie de toujours,
Viendra sur ton ombrelle
Protéger nos amours
Et, pendant la semaine,
Vous qui m'écoutez,
Fredonnez ma rengaine
Sans vous impatienter,
Car voici les dimanches,
le ciel pur, le beau temps,
Vous irez sous les branches,
Murmurer tendrement
Notre homme poursuivi sa vie de soiffard, quelques années encore, puis vinrent les échéances.
Trinc Oun cop de bin, quitta notre monde, ivre, étendu dans sa cuisine en terre battue, face contre terre, une bouteille de vin à la main.
Je ne l'ai jamais oublié depuis . Sa chanson était si belle.
JJR
RépondreSupprimerEncore un texte plein d'affection et d'indulgence pour un homme certainement très malheureux de ses amours perdues.
Qui n'a pas tout au fond de son coeur une chanson qui le marque comme une cicatrice. IM
Merci Martine de lire avec assiduité mes chroniques, tes mots me font plaisir, et m'encouragent à raconter... jjr
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