Lundi deux septembre, il est dix sept heures et nous venons juste d'arriver a bourg Oisans. Devant l'hôtel du Terminus, accueil pour les cyclistes du monde entier, nous scrutons la montagne qui nous fait face. Christian cherche avec un brin d’anxiété, l'amorce d'un lacet qui nous permettrait de visualiser avec certitude le mythique col de l'alpe du huez, avec ses vingt et un lacets interminables et ses quatorze kilomètres de montée. Mais celui que tout cycliste rêve de gravir au moins une fois dans sa vie, reste discret presque invisible, désirant peut-être nous surprendre par sa beauté et ses pourcentages élevés. En désespoir de cause et pour calmer notre désir d'en découdre avec ce géant alpin, nous visitons bourg Oisans et sa multitude de magasins pour vélos. Ce village est incontestablement la mécque du cycliste !.
Mardi trois septembre, huit heure trente du matin, nous roulons vers le départ du col en silence, tendus mais prêt a nous surpasser pour emboîter le pas a tous ces glorieux coureurs du tour de France. Les lacets portent le nom des différents vainqueurs de la grande boucle, les franchir me donne l'impression de profiter un peu de leur notoriété.
C'est ce moment qu'il choisi l'autre, dans sa tenue de cycliste, le regard caché derrière des lunettes noires pour apparaître. J’espère vivement qu'il va me dépasser et s’effacer au loin ,devant moi. Il n'en est rien, bien au contraire il colle a ma roue et m'interpelle .
_"Tu es en forme on dirait!, ça ne devrais pas te poser beaucoup de problèmes pour arriver au sommet." Je ne répond pas, je baisse la tête et continue mon ascension. J'ai laissé Christian quelques mètres en arrière et mon isolement permet a l'autre de rester prêt de moi. Il ne parle plus durant un long moment, mais je le sens qui m'observe, je sais ce qu'il veut, je suis vulnérable. Dans un dernier effort, debout sur les pédales, je relève la tête. Ce geste est salvateur, j'aperçois qui scintille au soleil, les premiers bâtiments de la station. L'arrivée est proche, je reprends du poil de la bête et le plaisir de réussir s’insinue a nouveau en moi.
Lui, je l'aperçois derrière la ligne d'arrivée, il boude. Ma joie le dérange.
Quelques minutes plus tard, je photographie Christian qui passe a son tour la ligne d'arrivée. Une frappe dans nos mains, celle pour toujours notre appartenance a la grande famille des vainqueurs de ce col mythique.
L’après midi se poursuit par la découverte du col de Sarenne niché a deux mille deux cent mètres d'altitude . L'esprit pastoral de cette route et sa nature sauvage, finalisé par un retour mémorable de dureté par les extraordinaires Balcons d'Auris, me ferons oublier pour quelques temps ma rencontre avec l'autre.
La fin de soirée a Bourg Oisans se passe dans le contentement d'avoir réussi a vaincre le géant, et la fatigue envahissante des efforts fournis tout au long de la journée.
Mercredi quatre septembre, après un petit déjeuné copieux et une discussion dés plus constructive avec le propriétaire de notre hébergement, cycliste passionné et amoureux de sa région, nous changeons nos objectifs.
Nous irons gravir ce matin le très haut perché col du Galibier qui se love avec puissance et fierté a 2645 m d'altitude, sur un fond de toile aux sommets évocateurs, la barre des Écrins, la Meige, le Pelvoux et son glacier qui scintille de milles feux . Un décor somptueux qui effacera la douleur de nos muscles et fera briller nos yeux longtemps.
Notre après midi aura elle un goût de récompense,la cerise sur le gâteau comme se plaît a le dire Christian qui les jours passants, affiche un plaisir certain pour notre réussite dans ce périple ou le dépassement de soi empli de sérénité.
L'Izoart col légendaire,avec ses 2361m fait d'éboulis et de cargneules calcaire a la couleur jaunâtre. Quel cycliste n'a pas rêvé de s'y confronter un jour!, l’évocation de son nom hérisse les poils de mes bras. Il est dur, majestueux, il est long et sans concessions.
Christian vient de me dire ses doutes, l'Izoart tenaille son esprit, injecte dans son cerveau des pensées d'abandon, son corps chauffe sous le soleil montant.
"-ne m'attends pas me dit-il, fais toi plaisir, je m'arrêterai quand je ne pourrais plus avancer."
Je pars seul a l'assaut de cet impressionnant serpent de bitume, redressé pour l'attaque, prêt a vous mordre a la moindre défaillance, pour vous couper le souffle et tétaniser vos jambes.
"-Bonjour toi, il est dur celui là, tu ne trouve pas?." Le revoilà lui, il tombe mal je souffre, les rayons du soleil brûlent mon corps trop ardemment, ma tête me donne l'impression de vouloir imploser. Il profite de la situation et pose ses questions auxquelles je ne sais pas répondre, je ne veux pas répondre. Que cherche t-il ?, pourquoi veut il que je trouve des réponses a cette vie qui m'échappe. J'essaie de le distancer en redoublant d'efforts, peine perdu, il remonte a mon niveau. Ta vie change me dit il, ne le vois tu pas?, tu es en train de perdre toutes ces années ou tu as construis avec vigueur et envies, les fondements de ton histoire, l'amour, la famille, une reconnaissance sociale, tes joies. Mêmes tes désirs de futur sont flous et sans contours palpables!.
Je suis en colère, je ne le supporte plus, je pense qu'il a raison qu'il faut que je réagisse, qu'il y a encore de l'espoir .... . Il me regarde, un sourire dédaigneux marqué sur le visage, puis il change de braquet et s'efface dans le virage.
Je reste accablé par son constat, faut-il que j'abandonne, que j’arrête de me battre?.
La Casse Déserte, ante-cime du sommet vient de passer sous mes roues, il ne reste plus que trois kilomètres de montée, j'aperçois le sommet dans un paysage ou plus aucune végétation n'a de place. Cet un désert martien ou les roches rouges et ocres m’hypnotisent par leurs beautés, elles me parlent même.
"-Tu es comme nous me disent-elles, rouge de révolte et de peine, sec et aride de sentiments passionnels. Tu es un désert humain, reste avec nous, tu es ici chez toi ."
Ne pouvant me résoudre a cet abandon, je cherche en moi un sentiment positif. Le seul qui me vienne a l'esprit est le courage, le courage de continuer, le courage de vaincre ce terrible sommet. Le courage d'arriver au bout et de découvrir la beauté de cette nature, la beauté de la vie, la force du dépassement de soi, le désir d'avoir de nouveau envie.
Je récupère doucement de mon effort, mes yeux photographient ce lieu magique. J’achète au marchant ambulant qui campe au sommet, des fragments de sucre a la réglisse et je m’apprête a redescendre.
Cet a ce moment là que Christian apparaît, le sourire de la victoire affiché sur les lèvres. Je suis heureux de le voir, lui aussi a vaincu ses démons.
Assis dans la voiture, nous roulons vers Briançon, vers la Provence, vers ce nouveau défi peut-être le plus terrifiant par sa pente impitoyable, par son passé ou la mort rode toujours sous les derniers lacets du sommet. Chacun se souvient du décès de Tom Simpson, coureur du tour de France . Le géant de Provence fait peur du haut de ses 1912m. Un dicton provençal rappelle a chacun qu'il faut rester humble face au mont chauve.
"N'est pas fou qui monte au Ventoux,est fou qui y retourne."
Il est vingt heures trente quand nous l'apercevons enfin au loin dressé,monumental
Nous rejoignons alors le pittoresque petit village deMalaucene point de chute pour notre nuit. Le soir est tombé, nous nous restaurons a la terrasse de l’hôtel ou nous sommes hébergés, bercés par le chant enivrant des cigales, léché par un petit vent chaud qui sent fort le midi, mais qui présage aussi de la dure journée qui nous attends demain.
Il est vingt heures trente quand nous l'apercevons enfin au loin dressé,monumental
Nous rejoignons alors le pittoresque petit village deMalaucene point de chute pour notre nuit. Le soir est tombé, nous nous restaurons a la terrasse de l’hôtel ou nous sommes hébergés, bercés par le chant enivrant des cigales, léché par un petit vent chaud qui sent fort le midi, mais qui présage aussi de la dure journée qui nous attends demain.
Le soleil est deja haut dans le ciel de ce jeudi de septembre, nous roulons vers bédouin, le petit village ou commence l'ascension. Nous ne serons pas seul a tenter notre chance, de nombreux cyclistes et marcheurs de tout pays sont eux aussi au départ pour affronter la glorieuse montagne.
Chacun dans les premiers kilomètres de la montée, se jauge, se salut, se prépare a vivre des heures difficiles d'efforts et de douleurs,de solitude enivrante. Tous ruminent la même pensée, vaincre le difficile col et profiter sans trop souffrir, de l'exceptionnel spectacle qu'il nous offrira a son sommet.
Nous sommes a présent dans les derniers lacets qui terminent la forêt, les pourcentages sont rudes, sans concession pour nos organismes. Certains s’arrêtent ou abandonnent, d'autres agonissent sous l'effort, je les entends souffler bruyamment, leurs poumons sont en feu.
Pour moi cela ne va pas trop mal, c'est dur mais les kilomètres amassés ses derniers mois produisent leur effet. Je serais presque content , si je ne l'avait pas aperçu l'autre, planqué derrière un groupe de cyclistes hollandais a épier le moindre de mes faux pas, a attendre que je m'effondre. Je l'imagine me dire: "tu vois même ici tu ne peux réussir a être satisfait, tu es un looser, un pauvre type qui ne sait pas ou il va avec son vélo. Arrête toi. Le bonheur n'est pas pour toi."
Il a peut être raison le champion ,mais sur ces pentes ou le caillou est roi ou le soleil vous brûle les cuisses, j'entrevois au fond de moi l'amorce d'une volonté qui m'a toujours soutenue, qui m'encourage a continuer a profiter a apaiser mes peurs a arrêter de douter de tout.
Certes la vie n'est pas simple, plutôt compliquée même, mais aujourd'hui sous le sommet du mont Ventoux qui m'invite a le rejoindre, je comprends qu'il est bon de vivre, qu'il fait bon vivre. Alors j’appuie plus fort sur les pédales, je relève la tête et ouvre grand les yeux. les gens sur le bas côté m'encourage, me félicite et croyez moi il y a foule. Les paysages sont sans mots. Le sommet lui est noir de monde, j'ai l' impression de franchir la ligne d'arrivée d' une étape du tour.
Je me faufile comme je peux entre les vélos et les gens, je pose ma bicyclette et profite de la vue immense que nous dispense le géant. Quel spectacle extraordinaire que tous ces cyclistes, points multicolores qui se détachent a intervalles irréguliers sur cette piste noire, longue et redressée. Quel plaisir intense de découvrir le pays provencal du ciel. Quel contentement d'avoir vaincu le monstre tant redouté.
Je rejoins Christian sur la ligne d'arrivée, ses yeux sont d'un bleu lumineux, sans un mot nous frappons une énième fois nos mains l'une contre l'autre, signe de victoire.
Je cherche une dernière fois dans la foule qui nous entoure, l'autre pour lui signifier ma force en la vie, pour lui dire qu'il se trompe sur moi, que je suis rempli d'espoirs.
Il ne veut pas m'affronter, il a perdu sa bataille. Je finis par le repérer sur les pentes du col versant Malaucéne, notre itinéraire de retour. Il est loin , très loin devant et c'est une bonne chose car je n'ai plus aucune envie de rouler a ses cotés.
jjr
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