-Allo c'est papa, tu ne pars pas?
-non je ne pars pas, je serai avec vous demain.
-tu viendras manger alors, j'ai réservé au restaurant.
-tu es sur de vouloir aller manger à l’extérieur avec maman?
J'insiste vigoureusement car ma mère depuis deux ans déjà passe sa vie dans un fauteuil médicalisé ou dans son lit.
Un Parkinson abouti, une maladie de cœur et un diabète sévère emprisonne sa fin de vie dans l'immobilité et le pays des ombres, elle n'y voit presque plus.
Pierre, mon père, semble confiant; je comprends son désir de sortie, il peine chaque jour à accompagner sa femme. Il est lui aussi prisonnier de cette maladie et profite que nous soyons là, nous ses enfants, pour s’évader de son quotidien , pour vivre ses envies.
Ce dimanche matin, après une nuit agité ou je n'ai cessé de me demander comment nous allions pouvoir déplacer ma mère et si elle allait réussir à assumer ce repas, elle qui ne mange plus que des compléments alimentaires, j'arrive chez mes parents.
Ma sœur et son compagnon sont là. Celle -ci demande comment nous allons procéder pour amener notre mère jusqu’à la voiture. Bien entendu, mon père dans ses logiques d'homme vieillissant qui m'échappent de plus en plus, a rendu le fauteuil roulant qui aurait été bien utile, au pharmacien.
Dans tout ce désarroi qui nous gagne, j'ai la surprise d'entendre cette voix que je connais bien et qui se fait de moins en moins présente me dire:
-Je peux marcher avec la canne, et si tu me soutiens par le bras, je vais y arriver.
Perplexe, je m’exécute. Effectivement, Jeanne ma mère, avec bien des difficultés et très lentement, parvient à s'assoir dans la voiture.
Je suis à la fois soulagé et surpris par la volonté affichée de cette femme qui me sourit au travers de la vitre. Rien ne semble lui faire peur. Je reconnais bien cette force de caractère qu'elle dégageait dans les années passées et qui nous a si souvent opposés.
Nous sommes à présent installés à une table du restaurant. La salle est comble et inondée d'un brouhaha incessant qui limite nos échanges.
Jeanne, coquette dans ses habits de sortie, se passe la main dans les cheveux et continue de nous sourire, comme pour nous dire: ne soyez pas inquiet, je vais bien.
Le service en ce jour de fête abuse de notre patience: voilà déjà plus d'une heure que nous attendons vaillamment que l'on veuille bien s’intéresser à nous .
Enfin une serveuse se présente et prend nos commandes, il était temps. Jeanne commence à montrer des signes d'inconfort et de faiblesse sur sa chaise. Ma sœur, prévoyante, retourne à la voiture récupérer un cousin qui semble apaiser la douleur d'être restée trop longtemps assise.
Le repas se déroule au rythme des conversations habituelles qui animent nos réunions familiales, notre mère nous regarde échanger et manger nos plats. Elle touche à peine aux siens.
Cela importe peu. Ce qui la ravit en ce jour particulier, ce sont les gens autour de nous, le bruit des couverts sur les assiettes, les discussions enchevêtrées, la vie qui bouge et dérange, qui donne la sensation de vivre et le plaisir d' exister. Elle rayonne d'un bonheur qui efface momentanément son quotidien trop carcéral, mortifère.
Je ressens une certaine honte d'avoir pensé tantôt éviter le restaurant, je ne la voyais pas réussir dans cette entreprise, et je voulais échapper aux difficultés du déplacement pour elle et pour nous. Je les pensais insurmontables.
Mais la regarder goûter sa glace à la vanille avec tant de malice dissipe toutes mes appréhensions: rien ne peux lui faire plus plaisir que notre présence dans ce restaurant, hors de chez elle, à vivre ses dernières aventures avec délice et bonheur.
Aujourd'hui c'est la fêtes des mères. De toutes nos mères. Bonne fête Jeannette.
JJR
Je me suis glissée en catimini parmi ces invités attablés.J'ai ressenti l'ambiance, la joie, après les craintes redoutées et cette journée particulière.
RépondreSupprimerAprès le 16 juillet, je te donnerai le change mon ami car je prépare et organise dans ma demeure les 100 ans de ma maman Emilienne.Ce sera BEAU!