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j'ai de la peine



J’ai de la peine pour toi, mon travail. Je me souviens du jour où nous nous sommes rencontrés. Tu étais nouveau, indompté, à débourrer comme un jeune cheval. J’étais inexpérimenté, fougueux, rebelle et le cœur empli de tous les espoirs. Je t’ai aimé tout de suite, pour tout ce que tu proposais : vivre avec le singulier, accompagner la déficience, combattre l’indifférence.
Les premières années, j’ai découvert qu’il n’y avait rien à comprendre, juste accepter ;  il fallait prendre le temps d’accueillir, d’admettre et de recevoir.
En bon ouvrier, j’ai composé ma boite à outils, en désordre il est vrai les premiers temps. J’ai appris à utiliser le savoir-regarder et le savoir-écouter, équipements premiers du travailleur social. Je n’ai pas manqué de leur associer le « toujours chercher à comprendre », et le « ne jamais rien oublier ».
Cela n’a pourtant pas suffi pour passer maître dans l’art d’accompagner la différence. De nombreuses années ont été nécessaires pour que j’accepte d’apporter cette part de moi-même qui me donne aujourd’hui l’impression satisfaisante d’être au plus près de ces exclus.
Cette part de soi, toujours combattue au nom du sacro-saint professionnalisme, il faut aller la chercher très loin dans son for intérieur, le domaine du don, où prendre et attendre de l’autre n’ont plus de sens. Il devient alors facile et généreux d’appréhender les personnes singulières que nous côtoyons au quotidien dans ce métier. La rencontre peut avoir lieu, la confiance s’installer, l’accompagnement commencer. Malheureusement, cet outil du cœur, le travail social n'en veut plus, car il requiert des changements rapides et des réformes aseptisées et rationnelles. Il a en outre décidé de s’affubler comme la plupart des entreprises commerciales, d’instruments d’appréciation pour imposer promptitude, rentabilité, standardisation des moyens, uniformité des interventions, codification des pathologies et rationalisation des idées sur le handicap. Tout cela sous couvert de responsabilité et d’efficacité sociale. Rien de moins.
J’ai de la peine pour toi mon travail, car tout ce qui est proposé au quotidien, toi, tu n’en as nul besoin. Ce qui te rend efficace, s’inscrit dans la lenteur, la communication sans cesse réinventée, le don du temps, l’absence de contraintes trop fortes, un maximum de confort dans les actions menées.
Trente-trois années se sont écoulées, tant d’événements se sont succédés, le meilleur et le pire nous ont rapprochés. Je souffre de te voir emprunter cette voie, fatale au vu de ce que tu représentes pour moi. Le plus triste dans tout cela, c’est que je vais te quitter bientôt, sans avoir pu connaître cette sensation réconfortante du travail accompli, ni éprouver juste le regret de te laisser le plus simplement du monde.
J’ai de la peine pour nous, mon travail, mais tout a une fin et nous n’échapperons pas à cette règle. Désabusé, je vais ranger ma boite à outil. Ce qu’elle contient, le travail social n’en a plus besoin. Mon savoir-être et mon savoir-faire, je les emporte avec moi. Nous continuerons ensemble à nous battre pour une haute idée de l’accompagnement des personnes en difficultés, libre d’aider aussi, avec les outils du cœur.

                                                      JJR


Commentaires

  1. N'éprouve pas de peine mon ami car tu as pu et su analyser ta vie professionnelle avec justesse. Ce sont les vicissitudes de ce métier pour lequel tu as dû donner toute ton âme qui t'ont apporté la manière de faire, la manière d'être. N'aies pas de regrets et n'en veux pas à la société comptable. Je suis sûre que tu as toujours su détourner, dévier ce qui t'était imposé en ayant toujours la bonne réflexion guidée par ta sensibilité. Demain, tu seras totalement libre, c'est une chance pour toi et pour EUX. D'autres univers vont s'ouvrir avec la possibilité de créer dans toute sa PUISSANCE. Nous serons deux, nous serons plusieurs à continuer à nous battre pour la différence. Est-ce que comme moi, tu n'as jamais su prendre soin de toi, engagé très tôt pour le bien être des plus démunis, des incompris, des exclus. Est-ce que comme moi, tu y as trouvé un sens à ta vie? Gardons nos forces et nos volontés pour continuer à vivre en paix avec nous mêmes.

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