Accéder au contenu principal

Salobréña,le voyage des premières fois



                                             
Collé contre la jupe de ma mère, je regarde approcher la voiture de mon oncle, Raphaël, une Simca Aronde de couleur beige, aux chromes rutilants, au bruit assourdissant. C'est la première fois  que je vais monter dans une automobile, c'est aussi la première fois que je vais laisser mes parents pour partir avec mon oncle,  ma tante et mes trois cousins vers une contrée lointaine: l’Andalousie
Assis sur la banquette arrière entre Francis et jacques, mes deux  compagnons de voyage et de jeu, je réalise avec frayeur l'audace de mon acte. Je ne vais pas revoir ma mère tout un mois durant. Désemparé, je laisse rouler sur mes joues de grosses larmes silencieuses, sous le regard attendri de ma tante Marthe qui me réconforte de ses mots du mieux qu’elle le peut. Il y a maintenant plusieurs heures que nous roulons sur les routes aragonaises, puis Castillanes en direction de la capitale espagnole, Madrid. Tard dans la nuit, Raphaël décide d’arrêter la voiture sur  un parking de la grande ville. Nous mangeons en silence, dans le froid de la nuit madrilène, le repas que ma tante nous a préparé puis nous nous apprêtons à passer la nuit sous quelques couvertures, contorsionnés dans la voiture.Au petit matin, vers les quatre heures, quelques coups assenés contre la vitre du véhicule nous réveillent en sursauts. Deux policiers de la Guardia civile informent mon oncle que nous ne pouvons pas stationner plus longtemps ici. Nous reprenons alors la route du sud, toujours engourdis de fatigue et de sommeil. Je n'arrive plus à dormir, mon regard vagabonde sur ces étendues de terre immenses et arides que révèle la lumière du jour naissant. J'ai mal au cœur, mes parents me manquent déjà, j'ai toutes les peines du monde à retrouver le sourire victorieux qu'affichait mon visage quand ma tante Marthe m’a proposé de les accompagner dans ce long périple. Pourtant ce voyage, j'y ai souvent pensé. Mon oncle nous racontait avec passion à mes cousins et à moi son long exode qui dura plus d'un an, de son village andalou aux camps de réfugiés pyrénéens. A pied, sur les routes espagnoles avec sa famille, ils avançaient dans la crainte des avions mitrailleurs, dans le déchirement de l'exode, dans l'atroce dureté de cette guerre civile qui, pendant de nombreuses années, ne permit pas à  Raphaël de retourner dans ce pays qui l'avait vu naître. Il en fut chassé à l'âge de onze ans par le franquisme. Aujourd'hui, avec lui, nous refaisons le voyage à l’ envers, dans l'espoir d’apaiser son histoire. Il va devoir maîtriser ses émotions et se préparer à retrouver son village, son frère aîné resté là-bas qu'il n'a pas revu depuis une trentaine années. Quant à moi, je vais essayer de vaincre mes peurs d'enfant et me préparer à découvrir ce monde que je ne connais pas. Cette deuxième journée de route à rester confinés dans la Simca et fatigués par la longueur du trajet a mis nos nerfs à rude épreuves. Nous sommes à présent en Andalousie près d'Almeria, Jacques et Francis n'arrêtent pas de se chamailler. Philippe, mon troisième cousin qui n'a que quelques mois, crie son désespoir de bébé que la faim tenaille. Ma tante, pour l'apaiser, finit par lui donner le sein. Cet acte  me met mal à l’aise et me fait manquer l'apparition de la mer. Ce sont les exclamations de joie de mes cousins qui me font découvrir pour la première fois la Méditerranée. Elle n'a pas cette couleur bleue que je lui ai imaginée, mais me laisse bouche bée par son immensité. Je l'ai regardée longtemps en silence, ému de la découvrir, surpris de l'entendre gronder et jeter ses vagues sur la côte découpée qui nous mène vers notre terminus Salobreña. Il est onze heures du soir quand nous empruntons la rue principale du petit village côtier qui mène chez Pepe, le frère de Raphaël. Dans la voiture, l’émotion a envahi mon oncle, des larmes brouillent sa vision et il a toutes les peines du monde à se concentrer sur la conduite du véhicule ; à  l’extérieur une multitude d'enfants, pieds nus et mal habillés suivent l'Aronde en courant et en criant très fort en castillan, «  los Franceses, un coche, un coche ! ». Devant la Taverne de quartier que tient Pepe, et qui est aussi sa maison d’habitation, nous descendons pour les retrouvailles. Elles sont à la hauteur des plus grands cataclysmes jamais vus, effusions sans fin, embrassades, cris de joie, émerveillement devant nos jeunes minois. L'émotion déborde  jusqu'au bas de la rue en pente, jusqu'aux portes des familles voisines. Toutes et tous ont envahi la rue pour nous accueillir. Il est tard dans la nuit quand, avec mes cousins, nous rejoignons notre chambre. Elle est située au sous-sol de la Taverne. J’écoute longuement les bruits de voix aux fortes intonations de ce langage qui m’est étranger, le  tintement des verres qui s'entrechoquent, les allers et venues  incessants de ces villageois aux habitudes tardives. Puis je sombre dans le sommeil, heureux de découvrir le monde. Au petit matin, les cris de la rue, les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux me rappellent abruptement que mon petit village commingeois et mes parents sont loin de moi. Prétextant auprès de mes cousins le désir de faire ma toilette, je grimpe à toute vitesse  au dernier étage à ciel ouvert qui nous sert de salle d'eau ;  et là entouré d'une multitude de terrasses, les azoteas, face aux plantations d'amandiers, face à la mer qui touche l'horizon, je me sens pour la première fois abandonné de tous, seul devant cet inconnu qui m'attire autant qu'il m’effraie. Ce matin-là sur cette azotea baignée de soleil qui embrasse un paysage andalou d'une beauté effrayante, je pleure  toutes les larmes de mon corps. Le reste de la journée se passe à découvrir avec mes deux cousins les rues du village, guidés par Incarnita, la jeune cousine espagnole au verbiage incompréhensible, mais dont les yeux noirs se font facilement comprendre. Les jours suivants, nous partageons notre temps entre les longues heures passées à la plage où Francis, le plus âgé de nous trois, suscite notre admiration en plongeant dans la mer depuis" El Pignon" -rocher typique de l'endroit-  et la vie au village, le plus souvent dans la rue à jouer avec les enfants qui nous apprennent quelques mots de castillan. De ces moments de jeux et de découvertes, je goûte pleinement au sentiment enivrant d'être libre, de grandir. Les semaines passent ainsi, un jour à ramasser les amandes dans les plantations, un autre à capturer des tortues d'eau dans les ruisseaux marécageux, à passer des heures  chez  l'artisan muletier qui fabrique des selles en paille recouvertes de tissus aux couleurs chatoyantes pour les mulets et les ânes des coupeurs de cannes à sucre. La vue de ses hommes qui rentrent au village à la tombée de la nuit, chevauchant leurs bêtes, le visage noirci par les fumées de la canne brûlée après la récolte et le fracassant tintamarre des sabots ferrés sur le pavé des ruelles, restent pour moi un inoubliable spectacle de rue. Nos soirées, elles, sont rythmées par les nombreuses invitations à souper chez le cousin du cousin du cousin ; tous veulent avoir " los Franceses" chez eux. Les fins de soirées, nous les terminons souvent à la taverne, chez Pepe, devant une bouteille de Fanta, à observer les hommes jouer bruyamment aux dominos ou à regarder les images en noir et blanc de l'unique téléviseur du village. Notre séjour à salobreña se termine par une visite exceptionnelle, orchestrée par ma tante Marthe à L'Alhambra de grenade. Je n'ai jamais vu un palais à l'architecture si particulière, aux plans d'eau où règne un calme si majestueux, aux jardins animés d'autant de fleurs somptueuses. Le dépaysement occasionné par ce voyage, toutes ces premières fois pour l'enfant de huit ans que j’étais, la beauté du pays andalou, le bonheur affiché de mon oncle de retour au pays représentent encore aujourd’hui mon plus beau souvenir de gosse, celui qui a ancré en moi le merveilleux désir de devenir un homme libre de découvrir et de savourer les extraordinaires moments de la vie. A vingt ans, je suis retourné à Salobreña, à pied, deux long mois  de quête pour ressentir à nouveau ce plaisir de la découverte.  J’y ai retrouvé un Pepe vieillissant. Sur la plage le rocher "el piñon" avait beaucoup perdu de sa superbe et à la place du village, j’ai découvert un gros bourg en extension.  Bien que j’aie peiné à  faire émerger mon regard d'enfant et à retrouver mes souvenirs, j’étais heureux de retrouver Salobreña. A quarante ans, j'y  ai emmené  mes enfants pour essayer de leur faire partager cet extraordinaire sentiment qui m'avait tant séduit. Je n'ai pas retrouvé la rue principale qui menait à la taverne. Pepe était mort depuis plusieurs années. El piñon frôlait le ridicule comparé aux impressionnantes hauteurs des immeubles bâtis tout le long de la plage. J’ai longtemps cherché en moi les images de mon enfance pour les offrir aux miens. J’ai fini par me rendre à l’évidence, le temps des premières fois n'existait plus. Seul  mon souvenir continue de vivre au plus profond de moi, immuable, figé à jamais et intransmissible. En désespoir de cause, nous avons déambulé longuement dans les ruelles, moi à la recherche de ce passé perdu, mes enfants eux, à la construction du souvenir de leurs premières fois. Au sommet du village, près du vieux castel, nous nous sommes arrêtés pour, une dernière fois, admirer la beauté de ce lieu. Mon attention fut attirée par les cris et les jeux de trois enfants qui jouaient à côté du rocher sur la plage. Nous nous sommes approchés, Je les ai observés, avec tendresse, ils me semblaient si familiers. La mer, elle, n'avait toujours pas revêtu la belle couleur bleue de mon imagination d’enfant. Je l'ai regardé en silence, ému de la redécouvrir, surpris de l'entendre me remémorer le passé et  jeter tout contre moi ses vagues d'images oubliées.
                                                              JJR                                                          



Commentaires

  1. Je viens de passer un excellent moment en lisant tes récits, certes j'en ai laissé quelques uns à déguster plus tard......
    Ton voyage d'enfance en Andalousie m'a véritablement émerveillée!
    Merci
    Patricia

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Ce que j'aurais aimé

J'aurais aimé la rencontrer, libre de son histoire, pour goûter sans partage aux saveurs des premiers moments. Délivrée des rancœurs, affranchie de ses défiances, envers moi, envers les hommes. J'aurais aimé lui raconter, m a soif de la découvrir, mon envie de la séduire. M on désir de l'épauler, de la soutenir sans faillir. La regarder à la dérobé, pour son charme, sa gaité, son  joli nez, voila mon droit. Les bras chargés de quelques fruits, je fuis, je suis épris. J'aurais aimé qu'elle me voie, comme un amant, l'approchant tendrement, pour étouffer tous ses tourments. Loin devant,  ces prétendants, que je croise à tout moment.  La regarder à la dérobé, pour ses grands yeux désabusés, pour sa voix aux tons narquois, voila mon droit. J'aurais aimé qu'elle arrête, de raconter sa vie, sa souffrance, à n'importe qui. Mais plutôt, qu'elle se confie à moi, qui la chéri. J'aurais aimé ne pas écrire,  c...

Une année de transition

Je suis retourné m'assoir au fond de mon jardin, pour essayer de me comprendre, pour réfléchir à un devenir. Il est vrai que cette année deux mille quinze, m'a quelque peu mal menée. Tout d'abord dans mon travail, ou tout c'est emballé quand mon idiot de collègue, certainement mal dans sa peau, c'est mis à médire sur moi en racontant des histoires rocambolesques. J'aime beaucoup les histoires, mais celles là je m'en serais bien passées. Le pire c'est qu'il a presque réussi à convaincre mon entourage professionnel avec ses idées saugrenues. Ce pauvre garçon, a fini par s’emmêler les pinceaux et a pris un congés maladie pour souffler. Il a bien raison, il faut qu'il se soigne . La toile qu'il essayait de peindre,  ne possède rien d'une œuvre d'art. Plutôt un pâté mesquin ou intelligence, bonté de cœur, sagesse, et professionnalisme non pas trouvés  leur place. Pour ma part, après un désarroi compréhensible, j'en retire une leçon....

Les mots du cœur

Tu as toujours aimé voyager Jeanne, ce plaisir de l’ailleurs tu y as goutté avec délectation. Certes avec tes petits moyens financiers, sans faire le tour du monde loin s'en faut, mais juste assez pour être heureuse dans ces moments là avec ton amour de mari. Pourtant, depuis le début de cette année, je ne sais par quelle fantaisie, tu t'es mis en tête de partir seule a la découverte des centres hospitaliers de la région. Cela fait bientôt six mois que tu n'as pas passé plus de quinze jours dans ta maison. Dans ces villégiatures obligées, Pierre ton amour d'homme peine a te suivre, il voudrait que tu t'arrêtes, que tu te décide a rentrer chez toi. Tes yeux de vieille femme usée par les maladies contredissent ses espoirs, lui confirment la dure réalité de tes maux de cœur. Moi aussi je voudrais que tu arrêtes ce voyage, il ne me plaît pas. N'as tu pas aimé nos escapades ces trois dernières années?. La Camargue, le Périgord, la suisse. Moi j'y a...