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One for the road




Assis à la terrasse du café j'écoute et je regarde les musiciens.
ils interprètent un standard de jazz, Georgia of my mind.
Cette mélodie si souvent joué par ce groupe, me semble aujourd'hui orpheline.
Il lui manque l'intonation enivrante et la chaleur des mots, qu'apportait avec ferveur, la voix de Lindsay.
Cette histoire, je vais vous la raconter.

Il y a maintenant quelques années, dans la torpeur d'un soir d'été, je décide d'aller écouter un duo anglais, qui interprète des morceaux de musique pop, au village voisin.
les premiers mots chantés par l'un des garçons, à la crinière blonde et au charisme incontestable, me ravissent et accrochent mon attention.
La soirée se passe attrayante à souhait, le public attentif et conquis, participe sans bouder son plaisir, au répertoire des deux amis.
A la fin du concert, autour d'un verre de bière, je fais la connaissance de Lindsay et de son partenaire Robin. Tard dans la nuit nous parlons de musique, de nos vies dans les groupes où nous jouons, de nos désirs musicaux futurs. Le début d'une amitié forte, vient de naître.

Les mois qui suivent, nous nous rencontrons souvent. Jouer ensemble, échafauder dans le plaisir et la complicité moult projets musicaux, cèlent pour longtemps notre rencontre. Rechercher d'autres musiciens pour former un groupe jazz, fut la première de nos démarches. Avec Olivier mon ami pianiste et Lindsay, nous formons un trio, réinterprétant avec audace et le soutien d'une boite à rythmes, les grands standards des années cinquante. Durant deux années nous jouons nos morceaux, du fin fond du Comminges aux portes de l'Occitanie.
Lindsay et moi finissons par bien nous connaître. Celui ci, fort d'un parcourt musical plus ancien, m'apporte son aide et me fait progresser incontestablement. Nous décidons alors de former un nouveau groupe pour cette fois, faire du rock.
Quelques mois passent, les musiciens cooptés, le groupe commence un long cheminement pour trouver et affiner son style . Du rock and roll à la pop en passant par la country, nous cherchons notre musique. Ce travail fini un jour par nous mener aux portes de l'improvisation, et à la création de morceaux.
Mais aussi devant notre première blessure.

Lindsay est musicien depuis fort longtemps, il a traîné ses reprises musicales mais aussi ses propres compositions, de l'Irlande ou il a ses origines à l'Espagne et jusqu'aux îles Baléares où il nous racontait que les nuits n'avaient pas de jour. Un soir à la fin d'un concert, nous parlons de ce projet de compositions.
Lindsay m' explique son désir d'affirmer son trajet personnel et de concrétiser par un cd les morceaux qu'il a composé durant toutes ces années.
Tout à la joie de repartir avec lui vers une nouvelle aventure musicale, j'en oublie de comprendre ce que veulent dire ses propos.
Très vite la réalité s'impose. Lindsay est convaincu qu'il est temps pour lui d'afficher ses créations au grand public et il le fait sans partage, avec l'aide des autres musiciens qui le suivent aveuglément et me tourne le dos .
Pour moi, qui espérais la continuité de cet échange musical entamé depuis plusieurs années, il n'y a plus de place.
Nous vivons alors une longue séparation. Deux années passent. L'un peaufine la sortie de son premier disque, l'autre remonte avec peine un nouveau groupe de jazz.


La chaleur, envahie toujours plus la terrasse de ce café où je suis assis. Les applaudissements du public qui m'entoure, finissent par me sortir de ma rêverie et me ramènent à eux. Eux, ces musiciens que je connais si bien, amnésiques de ce passé qui me déchire encore. Ils font bonne figure et continuent de jouer, comme s'il était là, comme si de rien n'était. Je les observe et je vois bien qu'ils souffrent de son absence.
Cette voix suave, si complice et quelques fois chargée d'alcool qui les accompagnait sans faille, tout au long de leurs concerts, déchire leurs cœurs par son silence.

Après un court entracte, la musique reprend.
"Just two of us " le morceau fétiche de Lindsay inonde mes oreilles. Très vite, je repars dans mes souvenirs, pour me rappeler ce temps révolu, et finir de vous le livrer.

Un jour Lindsay m'appelle , et me demande si nous pouvons rejouer ensemble. Je ne me fait pas prier et l'invite à venir chanter dans mon nouveau groupe de jazz.
Notre amitié venait sans remous et sans bruit de tordre le coup à la rancœur.
Les répétitions et les concerts retrouvés, nous permirent de consolider les liens et de continuer le chemin musical interrompu.
Aujourd'hui, même si nous ne jouons plus exclusivement ensemble, nous éprouvons toujours beaucoup de plaisir à nous retrouver. D'ailleurs chaque fois qu'un concert le permet, nous aimons à la pause ou avant la reprise du second set musical, interpréter un morceau ou deux, juste en duo. Le rituel est immuable, Lindsay chante deux ou trois chansons en solo puis il m'appelle et me demande invariablement avec ce délicieux accent anglais :"Qu'est ce qu'on joue maintenant JJ ?". Je lui répondait toujours: "one for the road Lindsay... one for the road...".

Malheureusement, "un dernier pour la route" s'impose à Lindsay par une belle journée de printemps. Il perd connaissance et entre dans un coma profond.
IL passe plus d'un an et demi emmuré dans le silence. Les visites que je lui rend semblent quelques fois donner l'espoir de changements... mais je finis par ne plus y croire, Lindsay est loin. Loin de sa famille, loin de ses amis. J'ai continué à le voir, accompagné d'autres musiciens, à lui dépeindre ma vie musicale sans lui, mon espoir de le revoir chanter. Dans ces visites, je finissais toujours par lui glisser quelques mots sur notre rencontre, qui aujourd'hui encore dans cet environnement hospitalier, reste une belle et exceptionnelle histoire humaine et musicale.

Le premier novembre deux mille dix, je lui rend visite pour la dernière fois, les yeux de Lindsay ce jour là se sont remplis de larmes, il savait. le trois novembre j'apprends sa mort.

J'ai maintenant terminé de vous raconter mon récit. L'orchestre lui aussi achève sa prestation. j'écoute leur dernier morceau, une chanson qui parle d'amitié et du long chemin qui y mène: one for the road.

jjr


 





Commentaires

  1. Je me replonge dans cette lecture et chavirée je me dis que les deuils sont longs à sortir de nos vies. Ils en font partie mais ne devraient pas exister car, ils fracassent. On me dit qu'il y aura de meilleurs moments dans cette vie de tourment, en ce dimanche où l'angoisse et la panique ouvrent avec force, j'ai peine à y croire.

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  2. C'est fort une telle amitié. Même si elle s'achève par la mort de l'un des deux elle vie toujours à travers toi. Quoi qu'il en soit cela vaut le coup de vivre des sentiments forts et profonds. Prendre le risque d'avoir mal c'est vrai mais sans cela où est l'intérêt ?

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